Sous l'Empire Romain en effet, on peut remarquer d'après de nombreux récits historiques que manger puis se faire vomir était un comportement habituel chez les Romains.
On peut illustrer cela par cette définition de SENEQUE : " Ils vomissent pour manger et mangent pour vomir. "
A cette époque, d'immenses banquets étaient préparés quotidiennement et les Romains se livraient ainsi à de véritables orgies alimentaires interrompues par des vomissements provoqués, ce qui leur permettait de continuer leur repas gargantuesque.
Nous pouvons faire la description de ces banquets pour mieux juger de l'importance des repas romains à cette époque.
Chaque banquet comprenait biensur : hors-d'oeuvre
plats de résistance (plusieurs)
desserts
mais si cela peut ne pas nous paraître excessif au premier abord, il faut réaliser que chaque sous-partie du banquet comportait à elle-seule plusieurs plats copieux.
Dans " les plaisirs à Rome ", J.N. ROBERT nous apporte une description détaillée d'un menu de l'époque :
1) hors d'œuvre : coquillages, grives, poule grasse sur asperges, terrines d'huîtres et de
palourdes, becfigues (oiseaux), filet de chevreuil et de sanglier, pâté de
volailles grasses.
2) cène : tétines de truie, hure de sanglier, plat de poissons, canards, sarcelles bouillies,
rôtis de volaille.
3) dessert : crème à la farine, biscuits.
Pour parvenir à finir un repas si copieux, on comprend mieux la nécessité qu'avaient les Romains de se faire vomir.
Nous avons effectivement vu dans la partie précédente que le concept de boulimie est apparu il y a bien longtemps.
Toutefois, à cette époque, la boulimie avait une signification, une définition bien différente d'aujourd'hui.
En effet, la boulimie n'était pas un phénomène médical à l'époque des Romains, et c'est à partir du XVIIIème siècle seulement que le regard sur ce comportement alimentaire changea radicalement puisque les médecins vont démontrer peu à peu qu'il s'agit d'un trouble et donc d'une maladie.
L'évolution des critères diagnostiques de la boulimie encore en cours montre bien qu'il s'agit là d'une entité nosographique nouvelle.
Pourtant, certains auteurs s'attachent à trouver des cas de boulimie dans la littérature médicale des siècles derniers, construisant ainsi " l'histoire de la boulimie ".
STEIN (1988) pense que la boulimie n'est pas en elle-même un concept nouveau mais qu'elle a simplement récemment attiré l'attention en raison de la multiplication actuelle des cas.
Pour STEIN, la boulimie, bien que beaucoup plus rare, existait déjà dans les siècles précédents et il en donne pour preuve les mentions qui y sont faîtes dans la littérature ancienne.
Selon STEIN, l'association accès boulimiques-vomissements apparaît dans beaucoup d'écrits antérieurs au XXème mais il reconnaît qu'avant une période récente, la boulimie était considérée comme un symptôme plus que comme un syndrome à part entière.
A) Avant le XIXème siècle :
Avant le XIXème, il est très peu fait mention de la boulimie dans la littérature.
Cependant, STEIN en 1988 nous fait part des plus anciennes références anglaises se trouvant dans le " dictionnaire médical " de QUINCY (1726) et dans le " physical dictionary " de BLANKAART (1708).
Tous deux évoquent, pour définir la boulimie, un appétit excessif, voire extraordinaire, qu'ils mettent en rapport avec un désordre purement gastrique.
Dans le " dictionnaire médical " de JAMES, en 1743, le terme " boulimus " est discuté.
JAMES y fait une description détaillée des symptômes et propose des diagnostics différentiels, des hypothèses étiologiques et principes thérapeutiques.
En ce qui concerne l'étiologie, il se réfère au médecin grec GALIEN qui décrivait " une grande faim " caractérisée par des prises d'aliments à intervalles très courts, rapportée par lui à une pathologie digestive.
GALIEN affirmait que cette " grande faim " s'associait à une pâleur des téguments, une froideur des extrêmités, une sensation de réplétion gastrique et un pouls faible.
JAMES ajoute que la vraie boulimie " boulimus " s'accompagne d'une intense préoccupation de la nourriture.
B) au XIXème siècle : STEIN (1988) toujours, cite le " dictionnaire d'EDINBURGH " en 1807 qui définit la boulimie comme une affection chronique caractérisée par des évanouissements et/ou des vomissements suivant immédiatement l'absorption d'une énorme quantité de nourriture.
Le " New Dictionary of Medical science " donne déjà la définition suivante du terme " boulimie " : " de bœuf et de faim - (faim de bœuf ) - l'appétit féroce -
Se voit quelques fois dans l'hystérie, et au cours de la grossesse, rarement dans d'autres circonstances. "
On remarque à travers la littérature que dans les travaux américains de la deuxième moitié du XIXème siècle, on ne trouve plus de référence à la boulimie.
En effet, de 1844 à 1944, on ne retrouve pas la moindre mention de cette dernière dans " One Hundred Years of American Psychiatry ".
Il n'en est pas de même dans les travaux européens.
( voir C.COUVREUR : " Sources historiques et perspectives contemporaines.
In : La boulimie - monographies de la Revue Française de Psychanalyse ").
En effet, C. COUVREUR nous fait part, dans son ouvrage, d'une description de la boulimie de P.F. BLACHEZ en 1869 qui précise que la faim persiste même après des repas qui distendent l'estomac, au point que l'alimentation ne peut se poursuivre.
Cet auteur compare ces sujets, après leurs crises, à des " reptiles gorgés d'un énorme repas gobé entier. "
Il parle d'un état de torpeur suivant l'accès boulimique et précise que la nourriture devenait chez ces boulimiques une préoccupation primaire et obsessionnelle.
BLACHEZ faisait donc déjà en 1869 de la boulimie un symptôme particulier si ce n'est un syndrome à part entière.
Selon lui, ces troubles ont alors une cause fonctionnelle qu'il explique comme une forme gastrique de désordre nerveux. (1).
Il tente de définir la boulimie comme un syndrome et propose d'une part un diagnostic différentiel détaillé et d'autre part, une classification différentiant les cynorexia, formes avec vomissements, et les lycorexia, qui correspondraient à un transit intestinal accéléré.
Ces désordres, lorsqu'ils alternent chez la femme avec des symptômes d'anorexie, sont distingués par le terme de fringales.
C. COUVREUR, toujours dans la Monographie de la Revue Française de Psychanalyse, " la boulimie ", évoque une étude sur l'anorexie mentale de W.GULL (1873).
A travers cette étude, comme avec BLACHEZ, on remarque que l'alternance entre des périodes d'anorexie et des périodes de boulimie existait déjà tout comme ce que l'on peut voir à l'heure actuelle puisque GULL nous montre en 1873 que certains patients présentent des épisodes d'appétit extrêmement vorace, qui les fait même renoncer temporairement à leur quête de minceur.
LASEGUE dès 1873, parle d'un " faux appétit impérieux " en rapport d'inversion avec l'anorexie mentale, s'observant chez quelques hystériques victimes d' " une faim imaginaire ". (VENISSE ; AIMEZ et RAVAR).
Les " faux appétits exigeants " sont considérés alors comme expression de l'angoisse. (COUVREUR).
Quant à E. LITTRE et CH. ROBIN (1878), ils définissent la boulimie comme une " anomalie " de la digestion, tout comme le disait déjà GALIEN, à l'époque.
Cette anomalie digestive consiste en une faim excessive, dans un besoin de prendre une quantité d'aliments beaucoup plus grande qu'à l'ordinaire.