| les représentations sociales du corps de la femme Se pose la question du facteur socio-culturel dans l'émergence des troubles des conduites alimentaires. Il ne s'agit pas d'incriminer la culture et les médias, mais d'étudier la possible influence qu'exercent les modèles féminins proposés et le discours social qui entoure le corps. On constate en effet que les troubles des conduites alimentaires sont en développement dans nos sociétés contemporaines. Des hypothèses sociologiques indiquent que certains éléments peuvent contribuer à l'éclosion des troubles alimentaires : le culte de la minceur, la glorification de la jeunesse, l'association beauté-maîtrise de soi, les archétypes de la féminité… On reprendra en conclusion la question de l'influence et des interactions entre le sujet et son environnement social. Les images culturelles de la femme La mise en objet On constate qu'il y a beaucoup plus de femmes que d'hommes dans le paysage des images. Les images masculines, si elles sont plus présentes aujourd'hui que par le passé, restent très minoritaires. Ce qui contribue à la reproduction des archétypes féminins, par leur mise en image continuelle. Cette féminisation extrême de l'image (murs, publicités, magazines…) témoigne également d'une tradition masculine de mise en image de l'objet du désir. "la culture se donne pour spectacle ce qu'elle a envie de contempler, en l'occurrence l'autre désirable, la femme". Ces images sont destinées à un public féminin, provoquant un désir d'identification, ainsi qu'à un public masculin, dans le registre de l'autre désirable. Malgré le mouvement d'émancipation de la femme, on constate que, au moins sous ses aspects extérieurs, la beauté occupe toujours la même place chez la femme, résistant à toute évolution. Les femmes continuent à jouer de leur capacité d'attraction du regard des hommes. La "libération des mœurs" n'a pas changé les rapports de séduction : les femmes restent des objets de représentation, les objets d'un désir masculin dominant. Dans le mariage par exemple, continuent à s'échanger le capital économique de l'homme contre la beauté pour la femme. La place persistante de la beauté dans les rapports entre les sexes oblige dans une certaine mesure la femme à se mettre d'une manière ou d'une autre en position d'être regardée. Ce qui est délicat quand sa propre esthétique corporelle n'est pas portée en haute estime. L'image de la femme se superpose à celle de la beauté. Ces femmes mises en image sont ainsi toutes ramenées à leur corps, corps esthétisé, qui correspond aux canons contemporains de beauté, de jeunesse, de santé, corps hypersexué répondant au désir masculin. Le lieu où la culture rencontre la femme est son corps. Un corps sous ses deux aspects : son enveloppe (jeunesse, beauté/vieillesse, laideur), et son fonctionnement (sexualité, santé, fécondité). L'exploitation du corps par la publicité, l'image, tend à le réduire à un simple objet de consommation. Le corps est "livré" au regard extérieur, à un jugement soumis à des critères d'appréciation contraignants. Les femmes identifiées à leur corps, s'en trouvent dépossédées. Le corps est vécu comme séparé de soi, étranger, et dans le même temps, comme mesure de sa valeur individuelle (à s'approprier à tout prix). Le culte de la minceur La minceur incarne aujourd'hui des valeurs comme la réussite, le succès, le contrôle de soi. C'est l'idéal féminin dominant. Dans une société de l'image qui magnifie et glorifie l'apparence physique, le corps devient le mode de valorisation narcissique premier. Cette pression sociale est relayée, médiatisée par les magazines féminins, les images télévisuelles qui suggèrent le suivi de régimes alimentaires (restrictifs). Ce qui induit de manière de plus en plus précoce des préoccupations concernant l'alimentation, le corps et la minceur. La glorification de la jeunesse va, en parallèle, dans le sens de la promotion d'un corps adolescent, aux formes nubiles. Un corps tel que les anorexiques aimeraient le conserver, et modèle que les boulimiques tentent d'approcher. Ces messages culturels contribuent à généraliser les conduites de restriction alimentaire dès l'adolescence, à multiplier les mesures de contrôle du corps et de ses formes. Paradoxalement, le conformisme social est présenté comme un moyen d'affirmation de soi. La stigmatisation du poids - La graisse ennemie En lien avec le culte de la minceur, on observe une condamnation de plus en plus sévère du gras, du gros. De nombreux clichés et jugements de valeur restent associés au surpoids : paresse, stupidité, saleté, laisser aller, a-sexualité (dans une société où certains modèles sont au contraire hypersexués)… La graisse corporelle (interne), le gras alimentaire (externe) sont devenus des ennemis à combattre. Au quotidien, par la sélection alimentaire, les régimes, la distinction entre bon et mauvais gras, les exercices physiques, la chirurgie esthétique… Le devoir de beauté et de minceur - Le contrôle de soi La beauté est aujourd'hui devenue un devoir culturel. Cette injonction concerne la femme, et non pas toutes les femmes, qui peuvent placer leur individualité dans d'autres images d'elles-mêmes. Mais si elles sont de plus en plus nombreuses à partager cette position, elles restent enjointes à la beauté. Ce "devoir de beauté" et de minceur, est véhiculé par un discours social : L'imposition des modèles de beauté et de minceur est croissante. L'impact de l'image suscite l'idée d'une perfection corporelle à atteindre. La beauté, qui passe par la minceur, est devenue le signe de l'accomplissement personnel. Et ce, malgré les discours récurrents sur la "beauté intérieure" et le droit à la différence. Une tolérance équivoque : le discours sur le droit à la différence témoigne de la volonté individuelle consciente d'aller dans le sens d'un respect des opinions et des images individuelles. Il s'agit donc de ne jamais interdire une image, une apparence, quelles qu'elles soient. Une volonté de non-interdiction qui pousse jusqu'à apprécier voir du déviant, du bizarre, des cas typiquement irrespectueux des règles du jeu. Pouvoir par là se dire qu'on a "ses pauvres", preuve qu'on est vraiment tolérant. Les déviants ont le droit de s'exprimer, loi fondamentale de la démocratie. Mais ils restent en même temps des anti-modèles absolus. La tolérance n'est plus un droit à la différence, mais un pardon des fautes. On observe également la diffusion croissante des "techniques corporelles" Il y a démocratisation des techniques liées au corps. Cette diffusion induit l'idée d'une beauté et d'une minceur accessibles à toutes. Ce qui a pour conséquence de rendre les femmes responsables de leur beauté et de leur corps. En effet, "si on veut, on peut". Avec cette illusion de l'accessibilité, le devoir de beauté-minceur s'accompagne d'une culpabilisation importante. L'échec est alors le résultat d'une incapacité individuelle, et non plus le fruit du hasard. La femme aujourd'hui "laide et grosse" est condamnée comme négligente et coupable. La morphologie est de plus en plus considérée comme le fruit d'un travail, l'indicateur d'une compétence, signe de distinction : le gros n'est plus seulement gros, mais de surcroît une personne incapable de ne pas être grosse. (On parle de la volonté, mais il faut aussi mentionner la culture adéquate, et l'argent nécessaire à la beauté. Contre le hasard biologique, riches et pauvres se répartissent selon une échelle de beauté.) Ce qui accentue le malaise actuel autour du vécu du corps. En effet, plus le sujet se sent éloigné d'une image, d'un modèle idéal, plus l'estime qu'il se porte diminue. Or, les modèles du corps féminin proposés s'éloignent toujours davantage de la réalité. Le contraste s'accentue entre l'augmentation du poids dans la population et la minceur croissante du modèle féminin idéal. Modèle toujours inaccessible dans sa perfection. Ce qui a certaines conséquences : la première est la difficulté pour les femmes d'évaluer et de qualifier leur propre poids. Ainsi, de nombreuses femmes de poids "normal" se considèrent comme "trop grosses", et de nombreuses femmes maigres ne se perçoivent pas comme telles. On note aussi la relative banalisation de la chirurgie esthétique comme moyen de lutte contre un prétendu surpoids. |