|  La victimisation des femmes
La victimisation des femmes, c'est l'envers du contrôle des hommes, sa contrepartie. C'est un processus qui se développe dans toutes les sociétés où des hommes peuvent " légitimement" recourir à la violence et réduire les femmes à l'impuissance. Ce processus, qui amène les femmes à tolérer la violence, commence dès l'enfance. Les petites filles apprennent très tôt à vivre avec la violence ambiante, celle des vidéo-clips comme celle des cours d'école. Elles ont souvent peur mais elles apprennent à cacher leur peur, à la contrôler, à la taire. Sinon, on leur dira qu'elles sont peureuses, qu'elles exagèrent ou dramatisent. "Pour devenir une femme, la petite fille apprend à faire passer son agressivité par les larmes... et à attendre sagement son Prince Charmant !" | En fait, l'entourage et les parents ont un double discours. D'un côté, on minimise la peur ressentie par les filles. De l'autre, on les met en garde constamment contre les dangers d'agression : il ne faut pas se laisser accoster par des étrangers, s'approcher de tel oncle libidineux, se promener nue dans la maison, sortir à la noirceur. "Quand un gars m'écoeurait, mon frère ou mon père était toujours là pour le remettre à sa place." | On les prévient d'un danger, mais sans leur expliquer exactement contre quoi, et comment, elles doivent se défendre. Les petites filles comprennent que certaines situations sont risquées et qu'à défaut d'être prudentes, elles seront agressées. Comme elles ne peuvent pas identifier la vraie nature de ce danger, tout ce qui leur est extérieur devient menaçant. "Ma mère acceptait que je sorte le soir à condition que mon frère vienne avec moi." |  Peu à peu, les années passant, la peur cesse d'être un signal d'alarme et devient un état habituel. Continuellement aux aguets, les femmes apprennent à anticiper le pire et cela devient leur façon de réagir à toute nouvelle situation. Devant un événement insécurisant, elles entrevoient et retiennent le pire des scénarios, le plus angoissant, le plus impossible à maîtriser: rejet amoureux, échec dans le travail, viol, coups, meurtre. Si la menace ne se concrétise pas, elles remettent en question leur jugement: "j'ai dû m'imaginer tout ça..." Si elles se font agresser, elles se sentent responsables : le climat de tension aurait dû leur servir d'avertissement. "Il me semblait aussi qu'il me suivait. Mais je n'étais pas pour me retourner en pleine rue et lui dire de s'en aller. Tout un coup que ça aurait été un hasard : j'aurais eu l'air d'une folle !" | Au moment de l'agression, que celle-ci soit physique, psychologique, verbale ou sexuelle, les femmes éprouvent une foule de sentiments : injuste dépossession de ses droits, humiliation, colère, outrage. Mais vite, elles s'ajustent aux messages de l'enfance et aux réactions de l'entourage. Elles oublient leur juste colère et minimisent la gravité de l'agression subie, ou s'en rendent responsables. Elles doutent de leur propre perception de la réalité et de leurs premières réactions. Elles cessent de mentionner l'agression de peur d'être davantage culpabilisées ou ridiculisées. "Dans le fond, j'suis pas mal pointilleuse. Il fait encore plus pitié que moi. Quand on est obligé d'écraser les autres pour se donner de la valeur..." |  Ainsi, elles arrivent à se voir comme des êtres fragiles, comme des femmes dépendantes, émotives. Elles ne reconnaissent plus leurs moyens de défense, leur capacité à réagir aux événements, à prendre des décisions. Plus elles renient leurs perceptions, plus elles donnent de la crédibilité aux valeurs masculines, et plus elles définissent leur réalité à partir du point de vue des hommes. En revanche, si elles se conforment à l'image et aux rôles traditionnellement dévolus aux femmes, on leur assure certains "bénéfices". Par exemple, elles sont prises en charge aux niveaux économique, émotif ou social. Et la boucle est bouclée : une femme est protégée par un homme et dépendante de lui sur tous les plans. Mais le jour où son protecteur devient son agresseur, elle est piégée.
"Des fois, c'est bon de remettre une femme à sa place. Il faut qu'elle apprenne une fois pour toutes qui porte la culotte dans la cabane... " | En quoi, pour conclure, la victimisation des femmes alimente-t-elle la violence conjugale ? En ce qu'elle conduit les femmes à douter constamment. Douter de ses propres perceptions est en soi une forme de violence, puisque cela amène à voir les agressions comme inévitables et justifiées. Cette invalidation par les femmes de leur interprétation de la réalité entretient un système où les hommes ont la certitude d'avoir tous les droits - y compris celui de tuer - et où les femmes en viennent à se responsabiliser de la violence des hommes. "J'ai toujours pensé que je ne savais pas m'y prendre avec lui. Ça devait être à cause de cela qu'il ne pouvait pas changer." | (Réf.: Regroupement provincial de maisons d'hébergement et de transition pour femmes victimes de violence conjugale. Printemps 1993)  
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