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(Revue Être Libre, Numéro 235, Avril-Juin 1968)

Écrit en 1968, l’éclairage qu’apporte ce texte sur les sources de l’angoisse reste tout à fait valable aujourd’hui, malgré tout les changements sociaux, politiques et techniques depuis sa rédaction.      S. C. (2005)


De l'angoisse à la joie

par Robert Linssen

 

Qu'ils en soient conscients ou non, la plupart des êtres humains vivent sous le signe de l'angoisse et de la violence.

Peu le reconnaissent. Et ceux qui le reconnaissent s'avouent plus facilement angoissés que violents. L'angoisse et la violence sont intimement liées.

Des penseurs et des psychologues de plus en plus nombreux se consacrent à l'étude de ce problème fondamental. Les événe­ments de 1968 donnent à ces questions un caractère de brûlante actualité. Les meurtres du pasteur Luther King, prix Nobel de la Paix, et de Robert Kennedy, les mouvements de contestations et les émeutes estudiantines dans tous les pays du monde sont la conséquence de facteurs psychologiques très profonds.

Nous tenterons d'aborder ici, les problèmes de l'angoisse et de la violence dans une perspective assez différente de la norme.

Les causes profondes de l'angoisse résident dans la structure même du conscient et de l'inconscient de chaque être humain. Elles ont toujours été là, à l'état latent.

En un siècle, la face du monde à entièrement changé. Qu'on imagine le mode de vie d'un homme de 1868 comparé à celui de 1968. Le contraste du rythme de vie est simplement effarant. En moins d'un siècle les progrès inouïs de la science et de la tech­nique ont bouleversé de fond en comble la vie humaine, les habi­tudes, le sens des valeurs. Qu'on imagine un monde sans radio, sans télévision, sans cinéma, presque sans téléphone, sans auto, sans avion, sans transistor, etc., En un siècle, la révolution des faits a été rapide à ce point que l'homme de 1968 est un « déra­ciné », un « inadapté ».

En cette seconde moitié du XXe siècle des crises s'étendent à l'universalité des activités humaines. Ces crises revêtent un caractère d'acuité sans précédent dans l'histoire. Cette acuité est à la mesure du caractère foudroyant des progrès techniques.

Crise de croissance inévitable, diront certains. Oui. Mais crise quand même.

L'être humain se trouve face à face, qu'il le veuille ou non, à une multitude de dangers. Nous allons énoncer quelques-uns de ces dangers, mais nous ne croyons pas qu'ils soient la cause essen­tielle de l'angoisse et de la violence.

L'évolution de la technique nous a mis devant une foule de crises et d'incertitudes économiques : incertitude de l'emploi, incertitude de la durée des méthodes de fabrications toujours à la merci de découvertes nouvelles, incertitudes devant les fluctua­tions soudaines des valeurs les plus stables.

D'autres incertitudes résultent des menaces constantes de guerres. Guerres de fait, guerres des nerfs, affrontements d'idéo­logies ou d'économies farouchement adverses. Au nom d'idées l'homme tue l'homme.

Ensuite et surtout, l'homme moderne, hypnotisé par l'am­pleur du progrès technique, entreprend « l'escalade » d'une lutte sans merci contre la Nature.

Ceci entraîne une foule de dangers : pollution de l'air par l'abus des explosions nucléaires, envahissement de la chimie dans l'alimentation.

Rappelons que les quelques faits qui viennent d'être énu­mérés ne sont pour nous que des « symptômes » de surface.

Mais ils se présentent avec une telle acuité qu'ils arrachent les contenus de l'inconscient de chacun hors de leur repaire profond. L'angoisse et la violence, toujours latentes dans les profondeurs de tout être humain (et nous verrons pour quelles raisons) se révèlent tout à coup.

Pour se connaître et pour se révéler à lui-même, l'homme doit être en relation. L'acuité des crises actuelles et la rapidité croissante de rythmes de l'existence sont autant de provocations contribuant à la prise de conscience de l'angoisse et de la violence. La relation de l'homme actuel, face aux crises, est profondément révélatrice.

Les violences de la jeunesse actuelle ne sont pas de simples réflexes aveugles. Elles ne résultent pas seulement d'un conflit entre deux générations. Certes, la rapidité foudroyante des pro­grès techniques a entraîné des révolutions de faits sans précédents dans l'histoire. Certes, les structures morales, sociales et politiques de 1968 ne répondent plus aux nécessités d'une situation de faits entièrement nouvelle. Le décalage est évident. Il est « criant ». Et les jeunes, mieux que quiconque, s'en rendent compte. Leurs esprits critiques et dégagés des vieilles routines discernent le carac­tère ridicule et désuet de la plupart des valeurs et des structures, dont les États se font les défenseurs.

Nous n'examinerons pas spécialement les mécanismes de l'angoisse et de la violence chez les jeunes. Le problème est beau­coup plus important. Il est plus général. Il touche l'humanité entière.

Nous dirons d'abord que l'angoisse provient de deux facteurs fondamentaux. Elle résulte d'abord, indirectement, d'une inadap­tabilité aux circonstances.

Toute inadéquacité de comportement engendre l'angoisse. L'angoisse résulte aussi et surtout d'une absence de connaissance de soi et de l'illusion de l'égoïsme. Cette absence de connaissance de soi et cette identification au moi sont d'ailleurs les causes essentielles de l'inadéquacité dans le comportement.

Remarquons bien que ceci n'est pas une théorie abstraite.

L'impuissance dans laquelle nous nous trouvons pour résoudre des problèmes ou pour répondre adéquatement à des faits, entraîne toujours d'abord l'angoisse, puis la souffrance et la révolte.

Freud disait souvent que le mensonge était inutile. Il est impossible de mentir ou de tromper totalement, car l'inconscient de celui que l'on veut tromper « sait ».

Même, si en « surface » nous sommes trompés, notre incon­scient « sait » ou « pressent ».

Mais comme la grande majorité est totalement dans l'igno­rance des contenus de l'inconscient, elle ne se rend pas compte des pressentiments profonds.

Or l'homme moderne est dans une situation fausse. Il mène une vie inadéquate et contre nature. Il vit dans un milieu gouverné par des valeurs et des structures fausses, inadéquates. Ne perdons jamais de vue que l'inconscient profond de chacun « sait » et « pressent » la fausseté de la situation. Cette perception est parmi les facteurs fondamentaux de l'angoisse.

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Suite à la page (24)

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Autres textes de Robert Linssen à Revue "Être libre".

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