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(Revue Être Libre, Numéro 326, Mai 1993)

Suite de la page (38).

 

Krishnamurti, David Bohm et Nisargadatta

Robert Linssen

 

.......

L'IDENTIFICATION AUX APPARENCES EST CAUSE DE L'INCOHERENCE

L'opposition entre l'identification aux apparences et l'absen­ce de prise de conscience de l'Essence est un facteur d'incohé­rence. Or, l'incohérence intérieure et le désordre de nos pensées sont responsables de nos angoisses et de nos impressions d'insé­curité.

L'incohérence engendre une perte considérable d'énergies psychiques et nerveuses. Notre inconscient sent et voit que notre situation, notre mode de vie, la qualité de nos pensées et de nos émotions, la nature de nos relations sont en « porte-à-faux » sur la réalité ou Essence. Mais nous refusons de nous voir tels que nous sommes. Nous fuyons le spectacle de nos contradic­tions internes à travers de constantes évasions, distractions, plai­sirs que nous croyons, à tort, capables de nous sécuriser ou de nous rendre heureux.

Ce comportement résulte de résidus d'un instinct de conser­vation remontant dans un lointain passé mais minutieusement mémorisé en l'absence duquel aucune évolution ne serait réali­sable. Nous sommes piégés à de nombreux égards. De ce fait, nous nous enfermons dans un réseau de tensions conflictuelles qui nous conduisent paradoxalement dans une insécurité et une an­goisse de plus en plus douloureuses.

Un espoir subsiste cependant. Les sciences nouvelles con­firment ce qu'enseignaient les anciennes sagesses chinoises : les crises sont des occasions de mutations psychologiques et spiri­tuelles.

L'idéogramme chinois signifiant le mot « crise » est le même que celui qui signifie « occasion ». Les champs psychiques créés dans les moments de crises sont mémorisés à notre insu au niveau des profondeurs de l'inconscient. Celui-ci les enregistre et per­çoit leur genèse, leurs causes et permettra d'introduire les cor­rectifs nécessaires afin de ne plus reproduire les mêmes erreurs; pour autant que le conscient en accepte les messages.


LES SURFACES N'EXISTENT PAS ?

L'image d'une surface lisse, continue et immobile, telle que celle que nous avons d'une table de marbre bien polie, n'est pas conforme à la réalité.

Cette image est en contradiction avec la nature réelle de l'intériorité de cet objet et de son essence. Elle résulte de l'inter­férence entre l'observateur, le manque de pénétration de son échelle d'observation trop grossière et l'objet observé. En fait, le marbre de cette table n'est pas parfaitement lisse, ni continue, ni immobile. Cette masse apparemment solide, compacte et homo­gène contient infiniment plus d'espaces vides que de matière, dans le sens habituel que nous accordons à ce terme.

Faut-il pour cette raison détourner notre regard des appa­rences surfacielles des objets matériels ? Faut-il accuser l'imper­fection de nos facultés sensorielles ? Le monde matériel serait-il une pure illusion dénuée de signification ? Il n'y a pas de réponse fixe et définitive à cette question. Pourquoi ? Parce que tout dépend du niveau auquel nous nous plaçons. Tout dépend aussi de la qualité de l'observateur, de son niveau de conscience et des échelles d'observation auxquelles il se place.

Le caractère paradoxal et ambigu de la réponse que nous venons de donner est mis en évidence par un koan du Zen qui déclare : Au début de notre recherche, les montagnes sont des montagnes (nous sommes identifiés aux apparences surfacielles). Au milieu de notre recherche, les montagnes ne sont plus des montagnes (nous mettons l'image des montagnes et la nôtre en doute). A la fin de notre recherche, les montagnes sont des mon­tagnes (les apparences multiples et l'Essence unique sont les faces complémentaires d'une seule et même réalité).

Il est, à titre provisoire, nécessaire de postuler l'existence de deux phases au cours de l'évolution psychique et spirituelle de l'être humain.

D'abord, une première phase, actuellement prédominante, au cours de laquelle se réalise une perception unilatérale de l'aspect surfaciel des choses et des êtres. Cette phase se réalise par l'épanouissement de nos facultés sensorielles, vue, ouïe, toucher, odorat. Nous nommons les choses. Nous les classons et compa­rons. Nous les jugeons favorables ou défavorables en fonction des plaisirs ou déplaisirs et des profits ou pertes qu'elles nous apportent.

Les images qui se présentent dans notre esprit ne résultent pas seulement de l'intervention de nos perceptions sensorielles et de nos mémoires. Elles impliquent la mobilisation d'un réseau d'énergies appartenant à diverses dimensions dont l'existence est antérieure. Ces énergies sont déjà porteuses d'un patrimoine informationnel mémorisé depuis des millions d'années.

Lorsque nous disons que les images qui se présentent dans notre esprit résultent des interférences entre l'action d'un obser­vateur, son échelle d'observation et les objets observés, nous ne pouvons ignorer l'ensemble des niveaux d'énergie d'autres dimen­sions sur lequel se profilent la totalité de nos actes, mouvements, intentions, réactions. Ne perdons jamais de vue la pré-existence de l'Holomouvement-Conscience-Amour.

Ainsi que le déclare Maharaj (« Source de la Conscience », p. 191), « Vous êtes (l'Être véritable en vous, n.d.l.r.) avant qu'au­cune pensée ne puisse surgir. Toutes les pensées, images, sus­ceptibles d'apparaître ne sont que des mouvements à l'intérieur de la conscience ».

Le caractère spécifique des formes, couleurs, sons, mouve­ments, transformations des choses et des êtres, doit être saisi dans la momentanéité de l'instant présent. Celui-ci est l'articula­tion concrète toujours renouvelée dans le temps et l'espace d'une Plénitude spirituelle fondamentale en perpétuelle recréa­tion.

Si les « surfaces » n'ont pas une existence absolue en tant que telle parce qu'elles ne sont qu'interférences, elles ne sont pas pour autant dépouillées de significations. Elles sont « signi­fiantes » au sens que leur donnerait David Bohm.

Au cours de la fin de la première phase de l'évolution spiri­tuelle, l'être humain développe une qualité d'attention qui se libère de l'identification excessive aux apparences surfacielles. Il se libère aussi de ses automatismes possessifs, de l'emprise de ses habitudes mentales et de l'image de lui-même. Ainsi que le déclare Maharaj (« Source de la Conscience », p. 135) : « Le principal obstacle à la compréhension est le concept « je suis une personne ». C'est seulement lorsqu'est compris en profon­deur, avec une grande conviction, qu'il n'y a pas de personne, pas d'individu et que tout ce qui arrive n'est que le programme de travail de la conscience — un pur fonctionnement sans iden­tité qui en souffre — c'est seulement alors que la désidentifica­tion peut avoir lieu.

Dès lors, les singularités du spectacle y compris celles de l'observateur et ce qui reste de lui vivent la plénitude de l'Holo­mouvement-Conscience-Amour.

Au début de cette réalisation, on sera tenté de dire que le vécu de ce mouvement se fait simultanément en surface et en profondeur. Lorsque le processus est vécu pleinement, il n'y a plus lieu de parler de « surface » et de profondeur. En d'autres termes, ce qui semble à notre regard n'être que particularités ou singularités, sont vécus en tant qu'articulations évanescentes de l'immensité intemporelle de l'Holomouvement-Conscience-Amour.

Ceci est l'État Naturel réalisé lors de l'usage adéquat des outils que la nature nous a donnés : perceptions sensorielles, vue, odorat, toucher, conscience, amour.

Ainsi que le déclare Maharaj (« La source de la Conscience », p. 37) : « Le « Je suis » est une sorte d'appareil, c'est uniquement grâce à « Je suis » que l'Absolu observe le manifesté ».

Le fait de nous considérer comme une simple apparence ne doit pas évoquer une notion péjorative de mépris. Chaque sin­gularité est signifiante dans ses fonctions grâce à son rapport avec l'Holomouvement-Conscience-Amour.

Suite à ce qui précède ou parfois simultanément se réalise une seconde phase. La présente division n'est qu'une conces­sion faite pour les commodités de l'exposé car le niveau qui nous intéresse est rigoureusement intemporel.

Lors de la seconde phase et parfois avant celle-ci se réali­sent un affinement et un approfondissement de la sensibilité du méditant. Celui-ci se sensibilise à la substantialité des champs psychiques et spirituels se déployant dans les dimensions essen­tielles.

C'est assez paradoxalement au moment où se réalise le som­met d'adéquacité de la vision des apparences superficielles du monde extérieur, que surgit des profondeurs du monde intérieur la juste mesure des rapports entre les apparences et la Réalité Essentielle.

Celle-ci impose d'Elle-même son caractère de priorité dans l'extase explosive de l'Holomouvement-Conscience-Amour. La prééminence que nous accordons aux apparences est court-circuitée grâce à l'opération de l'Essence. C'est Elle qui nous aide et nous délivre de notre incohérence. La vision pénétrante n'est jamais « notre » mais celle de la Conscience suprême en nous et par nous.

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Autres textes de Robert Linssen à Revue "Être libre".

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