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(Revue Être Libre, Numéro 282, Janvier-Mars 1980)

 

L'image de soi, suprême et constant obstacle

Robert Linssen

 


Krishnamurti insiste avec raison sur l'action paralysante de l'image que nous avons de nous-mêmes en toutes circonstances.

La présence de cette image en chacun de nous est tellement constante et habituelle que nous ne nous doutons nullement de son existence et de la constance de son action.

Cette image que chacun a de soi est le résultat d'un processus dont les origines se situent dans les profondeurs insondables d'un très lointain passé. Elle est intimement liée à la mémoire. Ceci est évident.

Mais en analysant le problème plus profondément il apparaît clairement que le processus de cette mémoire remonte lui-même à des périodes qui se situent dans un passé pouvant se chiffrer à des centaines de millions d'années.

Nous savons en effet que la mémoire est un processus bien antérieur à l'espèce humaine, bien antérieur aux mammifères, bien antérieur aux protozoaires et même aux algues bleues du « pré­cambrien » il y a quelques milliards d'années.

Nous savons en effet que l'aube de la naissance de la mémoire se situe lors de la période des premières molécules organiques.

Sans entrer dans les détails de ces processus complexes, que le lecteur pourra étudier dans des ouvrages spécialisés, retenons simplement que l'image que nous avons chacun de nous-mêmes est la manifestation la plus active d'un processus de mémorisation dont les origines sont très lointaines.

Du point de vue pratique, retenons, pour l'utilité de notre médi­tation ou de notre prise de conscience, que cette ancienneté consi­dérable du processus de la mémoire est responsable de la persis­tance en chacun de nous de l'image que nous avons de nous-mêmes.

Est-ce là pure théorie ou affirmation verbale ?

Nous allons tenter une approche très simple et concrète de ce problème.

Est-ce que vraiment, dans toutes les circonstances de la vie quotidienne, cette image de nous-mêmes intervient ?

Une observation très simple nous révélera la présence constante de son action, et par conséquent, son importance.

Que ce soit au cours des circonstances que nous qualifions de banales ou d'importantes nous remarquerons rapidement que cette image intervient.

Nous disons bonjour à quelqu'un. « Comment vas-tu cher ami ? » et à ce moment même, secrètement mais avec la rapidité de l'éclair intervient l'image de nous-mêmes qui nous dit « vois-tu comme je suis en pleine forme », si nous sommes biens.

Mais si nous ne nous sentons pas « biens dans notre peau », l'image que nous avons de nous-mêmes se préoccupera de l'opinion peu favorable que notre ami pourrait formuler, extérieurement ou intérieurement, à l'égard de notre personne.

En plus de cela, nous avons toujours une image de notre ami, conditionnée par les mémoires naturelles et inévitables de nos précédentes rencontres avec lui, mémoires de nos discussions agréables, de nos accords, de nos désaccords etc.

Et notre ami lui-même, a de son côté une image de nous-mêmes qui s'est construite de la même façon. Et lui aussi, très vraisem­blablement, est l'objet du même processus de son image, lorsqu'il me dit « bonjour mon cher... » Lui aussi comme moi, prend un masque pour se conformer à l'image idéale de lui-même, comme moi-même, je prends un masque, afin de me conformer à l'image idéale que j'ai de moi-même, non tel que je suis, mais tel que je voudrais être, tel que je souhaite que mon ami me juge.

Reconnaissons en toute simplicité l'évidence de ce mécanisme en action au cours de toutes nos relations, de toutes les circonstan­ces de la vie. L'image que nous avons chacun de nous est toujours là, active, très souvent à notre insu. Elle nous poursuit même au cours de nos rêves.

De ce fait, les relations directes avec autrui sont rares.

Ainsi que l'écrit Krishnamurti (L'Eveil de l'Intelligence p. 79)

« Si nous examinons nos rapports actuels les uns avec les autres, qu'ils soient intimes ou superficiels, profonds ou passagers, nous voyons qu'il y a toujours fragmentation. La femme ou le mari, le jeune homme ou la jeune fille, chacun vit sa propre ambition, ses buts personnels et égoïstes, enfermé dans son propre cocon. Tous ces éléments contribuent à la construction d'une image, en soi-même et par conséquent, il n'y a aucune relation réelle directe. Je ne sais si vous avez conscience de la structure et de la nature de cette image que chacun construit autour de soi et en lui-même ? Cela se fait à chaque instant ».

Cette image constitue un véritable écran psychique paralysant toute possibilité de relation directe, totale, révélatrice. Pourquoi ?

Parce qu'elle est l'écho d'un énorme passé dont le vacarme nous empêche d'être à l'écoute d'un message unique qui devrait nous révéler chaque instant présent.

Au lieu d'être « neufs dans l'instant neuf » nous abordons cha­que moment présent en nous protégeant inconsciemment derrière le bouclier du passé. Celui-ci est formé à la fois par les images que nous avons de nous-mêmes et celles que nous avons d'autrui, de tous les êtres et de toutes les choses.

Si nous avions la patience d'accorder un peu d'attention aux circonstances les plus simples et concrètes de notre existence quotidienne, nous constaterions immédiatement le bien fondé de ce qui vient d'être exposé.

Lorsque le voisin, ou un ami nous regarde « de travers », si l'on nous insulte, nous nous posons une foule de questions qui se profilent toutes sur une toile de fond où domine l'image que nous avons de nous-mêmes.

Nous sommes attentifs à l'harmonie de nos vêtements, beaucoup plus pour protéger et renforcer l'image favorable que nous avons de nous-mêmes que par simple soucis d'élégance ou de beauté.

Si nous sommes affligés d'un abcès ou d'un furoncle qui nous défigure, nous mesurons l'ampleur du rôle de l'image que nous avons de nous-mêmes. Dans les questions fréquentes que nous nous posons «...que va-t-on dire ? ...que va-t-on penser ? vais-je être ridicule ? » On se voit projetant des situations hypothétiques au cours desquelles des personnages imaginaires nous critiquent ou nous accablent en adressant leurs critiques à cette image mentale que nous avons de nous-mêmes et dans laquelle nous nous incar­nons avec une acuité telle que nous atteignons l'intensité d'un vécu.

En bref, nous voyons qu'un processus de relations directes, spontanées est totalement inexistant.

Nous n'approchons les autres qu'à travers l'image que nous avons d'eux tandis qu'intervient le processus d'autoprotection de notre propre image, et d'autre part, les autres nous approchent avec l'image qu'ils ont de nous-mêmes et l'intervention des pro­cessus d'autoprotection de leur propre image.

En résumé, les relations humaines s'effectuent entre des images respectives élaborées dans le mental des êtres.

Elles ne sont pas des contacts simples, directs et révélateurs. Chacun porte des masques.

Nous ne connaissons jamais le vrai silence intérieur. Constam­ment résonne le vacarme mental de nos fabrications d'images et de masques. C'est pourtant dans le silence intérieur total que réside la plénitude d'une attention qui n'est plus « notre » attention.

Krishnamurti accorde une importance de premier ordre à la réalisation d'un tel silence. La compréhension intellectuelle du processus présidant au déroulement constant des images ne suffit pas. Cette compréhension intellectuelle est-elle même faite d'images et de pensées constituant la négation du silence. L'approche du problème par Krishnamurti le situe dans le juste climat.

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Suite à la page (54)

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