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Le Ch'an
Robert Linssen
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Le bouddhisme Ch’an nous suggère la réalisation d'une attention parfaite. Celle-ci requiert une attitude mentale au cours de laquelle, les pensées sont en relation adéquate avec les circonstances vécues, dans la momentanéité de celles-ci. En d'autres termes, il faut être à ce que l'on fait. Ce conseil, d'apparence très simpliste, peut avoir d'énormes conséquences si, vraiment, nous l'appliquons. Mais, très rares sont ceux qui l'appliquent constamment.
Le fonctionnement familier de la pensée humaine entraîne une perte d'énergie considérable. D'une part, la conscience subit l'emprise d'un lointain passé dont les pensées ne sont que l'écho, d'autre part, les êtres humains se projettent imaginativement dans l'avenir. Le présent n'est pour eux qu'un passage tellement bref, qu'il passe inaperçu, alors qu'il contient un principe d'intemporalité dont les possibilités sont immenses. Les énergies de la conscience sont éparpillées, diluées dans une sorte d'étirement horizontal. Elles n'ont de ce fait aucune acuité. Le bouddhisme Ch’an suggère la réalisation d'une convergence de toutes les énergies de la conscience dans la momentanéité de chaque instant. C'est un processus vertical.
Cette continuelle présence au présent confère à la conscience une capacité d'attention d'une extraordinaire acuité naturelle. L'être humain tend à coller littéralement à chaque instant présent, non dans un sens statique et figé mais dans une attitude de souplesse qui peut paraître paradoxale. L'acuité même de cette perception globale immédiate le délivre de l'attachement aux circonstances antérieures.
Dans le début, la pratique requiert un réajustement constant : l'être humain se surprend constamment être l'objet de pensées qui n'ont rien de commun avec les circonstances présentement vécues. Peu à peu, s'installe une sorte d'automatisme d'attention qui, finalement, aboutit à la réalisation d'une capacité naturelle d'éveil dont l'acuité s'étend aux grandes profondeurs de la conscience. Finalement, l'intensité de la conscience se joue des mots et des images qui prétendaient la contenir. Elle dissout et dépasse tous les cadres y compris la dualité de l'observateur et de l'observé. L'attention suprême ne part plus de la périphérie. Elle émane du seul grand sujet, l'unique : le corps de Bouddha, le Dharma Kaya, le corps de vérité, la claire lumière cosmique ou le Sat-Chit-Ananda suivant les écoles.
2. Le sens de « retourner chez soi »
L'éveil intérieur ne consiste pas en l'acquisition de nouveaux biens. Il résulte plutôt d'une dissolution et d'une libération de tous les biens et possessions mentales inutiles. Cette expérience est en fait la plus simple, la plus naturelle qui puisse exister. Elle confère le sentiment d'une paix intérieure inébranlable qui n'est pas construite artificiellement par un acte de volonté auto-protectrice du moi. En cet état se révèle la signification suprême de l'amour, de la liberté véritables. Les tensions résultant des désirs continuels de grandir, d'avoir, de devenir (Tanha) étant dissipées, seules subsistent la paix et la sérénité de l'être des profondeurs. Nous étant libérés des voiles de l'illusion et de la magie des mirages adorés par la multitude douloureuse des hommes, nous nous sommes pleinement révélés à nous-mêmes, tels que, sans le savoir, nous étions de toute éternité.
Telles sont les raisons pour lesquelles les maîtres Ch’an de l'éveil désignent tout simplement l'ensemble de ce processus par cette très brève expression : « Retourner chez soi »... Le sens profond du retourner chez soi se trouve évoqué dans le célèbre poème du maître Ch’an, T'sen T'sang : « Lorsque les dix mille choses sont vues dans leur unité nous retournons à l'origine et restons ce que nous sommes. »
Les Occidentaux comprennent difficilement que l'éveil intérieur ne consiste pas en l'acquisition de nouveaux biens mais en la simple découverte d'une réalité que l'on porte en soi. Ainsi que l'exprime D. T. Suzuki : (Le Non-Mental, p. 103, Paris 1953, éd. Cercle du livre). « Nous sommes déjà des bouddhas. Parler d'atteindre quoique ce soit est une profanation, et, logiquement, une tautologie. »
Nous nous trouvons ici en présence d'une des conséquences des enseignements du bouddhisme Ch’an de la voie abrupte. Celui-ci adopte une technique d'approche dite négative. Telle est l'attitude des éveillés authentiques et notamment celle qu'adopte actuellement Krishnamurti. La voie dite négative n'est négative qu'en apparence. Elle est en fait positive par excellence parce qu'elle nous évite le marché des dupes dont sont victimes les êtres humains identifiés à leur ego et se croyant en sécurité dans l'acquisition soi-disant positive de leurs biens spirituels, intellectuels ou matériels. C'est d'un tel climat que s'inspire le maître Hui-Haï lorsqu'il déclare : « La réalisation du corps suprême (mental-cosmique) réside dans le fait de ne pas atteindre ou réaliser quoi que ce soit de nouveau. Ceux qui considèrent avoir réalisé ou atteint quoi que ce soit sont des personnes adoptant une mauvaise façon de voir. Il est dit dans le Vimalakirti Sûtra, lorsque Sâripûtra questionna Dévakanya : « Qu'avez-vous atteint et qu'avez-vous réalisé pour atteindre votre présent état ? » Dévakanya répondit : « Je n'ai rien atteint et je n'ai rien réalisé pour aboutir à mon présent état. Si j'avais atteint ou si j'avais réalisé quelque chose, je serais devenu une personne opposée à la Loi... » (in The Path to Sudden Attainment).
Impersonnalité de l'éveil
L'impersonnalité de l'éveil ne doit pas être confondue avec un état d'indifférence ou de léthargie. Bien au contraire. Le fond essentiel de l'expérience Ch’an ou zen est une plénitude de conscience universelle, libre, inconditionnée, intemporelle, omniprésente, autogène. Le climat spirituel du bouddhisme Ch’an et des formes supérieures du zen peut être éclairé par une étude des commentaires de ce que certains spécialistes, tels D. T. Suzuki et le Dr Hubert Benoît appellent « l'inconscient zen ».
Ce dernier peut être décrit sous trois aspects complémentaires, quoiqu'il échappe évidemment à toute description précise.
Premièrement : l'inconscient zen est une conscience pure, infinie, entièrement libérée de l'emprise des mémoires et de toutes valeurs sensorielles empruntées à l'univers spatio-temporel. C'est une conscience infinie, inconsciente d'elle-même et située dans une super-dimension essentielle qui englobe et domine toutes les autres dimensions connues. L'inconscient zen étant de la nature de Bouddha est complet en lui-même et n'a nul recours à des objectivations semblables à notre conscience personnelle. Celle-ci est épiphénoménale, conflictuelle, faite de tensions contradictoires. L'Inconscient zen est nouménal. Il est le noumène lui-même. Le terme inconscient a été choisi de propos délibéré par les spécialistes afin de marquer la différence qui l'oppose à notre conscience familière, objectivée, très consciente d'elle-même. Mais le terme inconscient n'a ici aucun point commun avec l'inconscient des psychologues. Il ne s'agit pas d'un néant, ni d'un état confus mais au contraire d'une plénitude.
Deuxièmement : l'une des caractéristiques de l'inconscient zen est la non-fixation. C'est un processus de création perpétuellement présente et neuve. Il est l'essence d'une vie qui dépasse et englobe la vie et la mort biologiques que nous connaissons.
Troisièmement : l'inconscient zen, quoique formant l'essence ultime des êtres et des choses possédant des formes multiples, les dépasse et en est totalement libre. Le sixième patriarche Hui-Neng déclare à ce propos : « Par absence de forme, on entend être dans une forme et pourtant être détaché de cette forme; par inconscient on entend avoir des pensées et pourtant ne pas les avoir (c'est-à-dire ne pas y être attaché) ; quant à la non-fixation, c'est la nature primordiale de l'homme (le mental cosmique). Ô mes bons amis, si le mental n'est pas altéré, cependant qu'on est en contact avec toutes les conditions de la vie, c'est là être inconscient (dans le sens supérieur de l'éveil) ; c'est être toujours détaché, dans sa propre conscience, des conditions objectives. » (D.-T. Suzuki, Le Non-Mental.)
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