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Suite de la page (67)

Jiddu Krishnamurti

Robert Linssen

..........

Au cours de ses dernières années, Krishnamurti a expri­mé divers souhaits concernant l'avenir. Il souhaitait qu'aucune modification ne soit apportée à ses paroles ou écrits et en a confié la garde aux diverses fondations accré­ditées par lui.

Il accordait une importance prioritaire au développe­ment des institutions d'éducation nouvelle dont il était l'ins­pirateur afin de former des êtres humains créateurs, libérés de la peur et des avidités de l'ego. Il souhaitait également que s'édifient un peu partout dans le monde des centres de dialogues semblables à celui dont il a suggéré la réalisation à Brockwood Park en Angleterre.

Ses amis intimes nous rapportent qu'une question relati­ve à l'avenir de l'évolution humaine le rendait perplexe : les tentatives de réalisations expérimentales de "robots" vivants capables de décoder et d'exploiter les contenus mnémiques des cellules vivantes en lieu et place des puces actuelles allaient-elles réussir ? Dans ce cas, les essais de la "Silicon Valley" aux U.S.A. pourraient produire une race de "robots vivants" monstrueux capables de détruire la planè­te. Cette question, Krishnamurti ne se la posait pas par simple curiosité mais en vertu de son état fondamental d'Amour, cet Amour dont il disait, il y a soixante ans, "qu'il était aussi inséparable de lui que la couleur brune de sa peau."

Un proverbe chinois dit que la façon dont un Sage quitte sa vie terrestre signe l'authenticité de son Éveil. Krishna­murti a énoncé son enseignement jusqu'à l'extrême limite de ses forces physiques, tandis qu'il souffrait d'un cancer dévorant toutes ses énergies. Il a approché la mort dans la sérénité, le recueillement et la dignité. Entouré d'un petit nombre d'amis intimes, il s'est éteint physiquement à Ojai, en Californie le 17 février 1986 à minuit, après avoir refusé toute célébration, toute manifestation, toute publicité et recommandé l'abstention de toute commémoration de son décès.

 

QUESTIONS


L'enseignement de Krishnamurti passe principalement par la parole vivante. On connaît ses causeries en public, ses dialogues avec des scientifiques (David Bohm, par exemple), mais beaucoup moins la façon dont il communi­quait dans l'intimité. Comment était-il dans la rencontre avec l'autre ? Ses paroles relevaient-elles d'une forme de maïeutique, à l'image de Socrate, ou était-ce encore autre chose ?

Cette question semble supposer que les relations per­sonnelles privées avec Krishnamurti constituent une occa­sion privilégiée de révélations spirituelles exceptionnelles ou différentes des conférences publiques. C'est, sauf cas exceptionnels, exactement le contraire. Krishnamurti est, pour ceux qui le connaissent intimement, un ami charmant, merveilleux, plein d'affection et d'attention. Mais l'impact de son message ne se réalise dans sa toute puissance que lorsqu'il est sur l'estrade face au public. Contrairement aux contenus des traditions religieuses ésotériques ou exoté­riques, Krishnamurti ne procède à aucune transmission pri­vilégiée d'Éveil, ni par imposition des mains, ni par magné­tisme, ni par les moyens occultes traditionnels de la magie cérémonielle.

En revanche, Krishnamurti applique le processus de la maïeutique socratique lors des réponses qu'il donne aux questions du public après ses grandes conférences. En plus de ces dernières, il donne plus rarement des causeries pri­vées à des auditeurs en nombre plus restreint, variant de 15 à 30 personnes parmi lesquels figurent de nombreux amis.

J'ai assisté à nombreuses de ces réunions au cours des­quelles Krishnamurti propose la discussion de problèmes tels que la peur ou la violence. Certaines de ces réunions sont organisées sous forme de dialogue réalisé principale­ment entre Krishnamurti et David Bohm. Celles qui se sont déroulées à Brockwood étaient particulièrement intenses. Krishnamurti et David Bohm nous faisaient voir et sentir à quel point nos pensées et nos actes sont limités par les ornières d'habitudes millénaires dont il est nécessaire de s'affranchir. La conclusion d'une semaine complète de ces réunions privées était qu'il était inutile de vouloir "opérer sur les choses ou sur la Réalité" et finalement indispensable de "lâcher prise" afin de laisser "opérer la Réalité sur nous."

Quelles sont les expériences vécues avec Krishnamurti qui vous ont le plus "éclairé" ?

L'intimité amicale que j'ai vécue avec Krishnamurti ne m'a pas apporté les révélations spirituelles que l'on suppo­se. Celles-ci, pour mes amis et moi-même, se sont pro­duites lors de la fin de certaines de ses conférences publiques. En revanche, lors de mes divers séjours avec Krishnamurti, j'ai découvert que son humanité est beau­coup plus proche de la nôtre. Le fait qu'il peut paraître irri­table, impatient, révolté et parfois anxieux n'enlève rien à la profondeur de sa réalisation intérieure. Ainsi que l'expri­mait Sri Ramakrishna, "la colère du Sage n'est qu'une ride à la surface d'un lac immensément profond."

Le comportement parfois paradoxal de Krishnamurti per­met de détruire les images absurdes de perfection absolue et de déification qui sont prédominantes dans la plupart des milieux spirituels ou religieux. Certes, Krishnamurti est incapable de violence, de cruauté, de haine, d'ambition ou d'envie, mais il a toujours été débordant d'amour.

Et le doute ?

L'enseignement de Krishnamurti nous suggère la remise en question de toutes les valeurs morales, religieuses, spiri­tuelles et de toutes les autorités devant lesquelles nous nous sommes inclinés. Le fait que le doute et le rejet de toutes les traditions spirituelles ou religieuses constitue un élément essentiel de sa maïeutique n'implique nullement qu'il ait un doute quelconque sur la nature et le rôle priori­taire de la Plénitude supramentale présidant à l'inspiration de son enseignement.

Quelle place l'humour avait-il dans sa vie et son ensei­gnement vivant ?

Krishnamurti ne se prenait pas au sérieux. Il avait le sens de l'humour et pouvait rire comme un enfant. Lors des vacances que nous passions ensemble, nous allions parfois au cinéma voir des films comiques d'une simplicité enfanti­ne que beaucoup d'intellectuels dédaigneraient, tels les films de Laurel et Hardy ou de Fernandel.

Il appréciait beaucoup la musique classique indienne dont des récitals étaient donnés, très tôt le matin, dans sa demeure à Adyar (Inde du Sud). Des artistes mondialement connus y participaient.

Peut-on parler de différentes périodes ou étapes dans la vie de Krishnamurti ?

Il est possible de distinguer, "grosso-modo", deux périodes dans la vie de Krishnamurti. Une première se situant entre sa naissance en 1895 et 1927, période au cours de laquelle Krishnamurti recevait une éducation théoso­phique sous la direction principale de Mme Besant et de Ch. Leadbeater et coopérait à leur vision du Grand Instruc­teur spirituel. Une seconde période, qui dès 1927-1928 consacrait la rupture en 1929 avec la Société Théosophique et les diverses organisations spirituelles, ésotériques, rituel­les ou exotériques destinées à encadrer son message.

La rencontre de Krishnamurti avec Carlo Suarès dès 1926 et leur amitié grandissante ont eu une influence détermi­nante dans la révolution spirituelle de Krishnamurti. Depuis lors, l'enseignement reste identique quant au fond mais a subi une évolution et un affinement considérable dans la forme.

Dans beaucoup de livres, nous découvrons un Krishna­murti "déçu" de ne pas être compris : son entourage ou les personnels des écoles qu'il avait fondées ne faisant pas le saut d'une "transformation radicale" ? Mais n'est-ce pas une des caractéristiques de la "Voie abrupte" de ne pas pou­voir former des disciples, à la différence des écoles plus pro­gressives, aux enseignements plus ritualisés et balisés ?

Krishnamurti ne se faisait aucune illusion quant aux résultats de son action. Il savait que très peu de personnes effectuaient de façon intégrale la transformation fondamen­tale qu'il suggérait d'accomplir. Selon certains confidents, il estimait que personne n'avait "fait le saut essentiel". Selon Rajagopal, son proche collaborateur durant une amitié de 40 années, la technique d'expression de Krishnamurti serait incomplète et responsable de cet échec. Leur désaccord à ce propos a été parmi les causes de leurs différents ultérieurs.

Depuis la mort de Krishnamurti, une tendance au dis­crédit se fait de plus en plus sentir : Krishnamurti n'aurait été qu'un "séducteur", un "simple médium ". Avait-il lui-même prévu ce phénomène ?

Krishnamurti n'était ni un séducteur ni un médium. Le terme "médium" doit être ici complètement dégagé de son acception dans les milieux spirites et occultistes. En fait, les Éveillés peuvent être considérés comme des "médiums", c'est-à-dire comme des instruments d'expression de la Réalité suprême que certains désignent par "Holomouve­ment-Conscience-Amour" .

Les différences d'atmosphère et les "présences" intermit­tentes du rayonnement parfois considérable de Krishnamurti lors de ses grandes conférences, son épuisement complet après celles-ci, l'importance des contrastes entre sa vie courante et les moments privilégiés face au public sont autant de faits de nature à créditer la version d'une disponi­bilité spirituelle inégale offrant un parallélisme avec une qualité supérieure de médiumnité. Pour les Éveillés, de telles préoccupations sont absolument inadéquates et géné­ratrices de confusion.


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES


J. Krishnamurti : Carnets (Éditions du Rocher).

Robert Linssen : Krishnamurti, précurseur du IIIème millénaire (Le Courrier du Livre).

Pupul Jayakar: J. Krishnamurti (Éditions Harper, New-York, 1986). M. Lutyens : Krishnamurti /Les années de l'Éveil (Éditions Arista).

M. Lutyens : Krishnamurti / Les années de l'accomplissement (Éditions Arista).

M. Lutyens: The Life and Death of Krishnamurti (Éditions John Murray).

R. Rajagopal-Sloss: Lives in the shadow with Krishnamurti (Éditions Bloomsbury, London, 1991).

**********

(Texte extrait de la revue OM # 3 : La lucidité, 1994, Paris, 720 pages)

Pour ce procurer cette revue, contacter :
Thierry Cazals - 12 boulevard de Strasbourg - 75010 Paris - France
Email :
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