Face à un procès comme celui qui vient de s'achever devant la cour d'Assises de Bruxelles, le piège qui menace l'observateur est double.
Il y a d'abord le risque de se laisser obnubiler par toutes les questions qui subsistent après le verdict et dont l'addition souligne forcément l'imperfection de la justice, qui reste une oeuvre humaine, et donc subjective, et donc faillible.
Certains journalistes étrangers ont soulevé ces questions dès avant l'entame du procès et la manière dont ce dernier s'est déroulé ne les a pas tous rassurés, puisque, par exemple, le quotidien français «Le Monde» parlait hier encore de «procès fourre-tout».
Accuser la Belgique, ses dirigeants, sa justice et sa population de s'être refait une conscience à bon compte, alors que la responsabilité du pays dans la tragédie de 1994 est énorme, relève d'un fielleux procès d'intention que rien dans le déroulement du procès n'est venu étayer, comme en ont témoigné quotidiennement les journalistes de «La Libre» qui ont suivi chaque audience.
S'interroger sur la capacité d'hommes et de femmes les jurés dont la plupart ignoraient tout du dossier avant d'entrer dans le Tribunal, de rendre une justice lucide et sereine est une démarche intellectuelle légitime. Affirmer, à l'issue du procès, que les accusés reconnus coupables ont en fait payé pour des milliers d'autres qui de ce fait resteront impunis, n'est cependant plus intellectuellement honnête.
L'autre risque que court l'observateur belge est celui de célébrer à l'excès, dans une réaction un peu chauvine, la performance de nos systèmes législatif et judiciaire, qui ont permis que ce procès ait lieu et se déroule bien. Une performance qui, aux yeux de certains, «réhabiliterait» totalement les mondes politique et judiciaire belges après qu'ils eurent dramatiquement failli dans les années 90. Ne suffit-il pas d'écrire que, collectivement, la société belge a, dans ce cas-ci, fait son devoir, rien que son devoir?
Nous devons être attentifs à ne pas céder aux sirènes qui voudraient faire de la Belgique et des Belges des justiciers esseulés dans une planète encombrée de génocidaires et de dictateurs repentis ou non. Nous devons ainsi faire la part des choses entre un vrai courage politique et diplomatique, dont nous avons tant la volonté que les moyens, et d'autre part des exercices de musculation ou de provocation qui nous verraient devenir des zorros universels.
En fait, à la lumière de ce qui vient de se passer au Palais de justice de Bruxelles, nous n'avons pas à rougir de la manière dont notre justice a fait face à ses responsabilités, mais nous devons veiller à ce qu'elle ne soit pas instrumentalisée au-delà de ses moyens.
JEAN-PAUL DUCHÂTEAU - La Libre Belgique - Mis en ligne le 8/6/2001