... Quant à Nihoul, il semble persuadé que les preuves réunies contre lui ne seront jamais présentées à aucun jury parce qu’il détient des informations sur des personnalités importantes en Belgique. Nihoul a été mis en cause par Régina Louf, une femme aujourd’hui âgée de 33 ans, dont les déclarations ont divisé la Belgique. Régina Louf fit son entrée en scène après que le juge Connerotte eut demandé à tous ceux qui avaient été victimes de pédophiles de dire ce qu’ils savaient à la police. Connerotte, l’homme qui avait fait arrêter Dutroux et sorti deux adolescentes de la cache du pédophile, était un héros en Belgique.
Sur les dix personnes qui répondirent à l’appel du juge, Régina Louf fut la première. En 1996, celle-ci raconta aux enquêteurs qu’à l’âge de 12 ans elle avait été “donnée” par ses parents à un ami de la famille, Tony Van den Bogaert, qui avait une clé de leur domicile. Il venait la chercher à l’école et l’emmenait en week-end pour la forcer à participer à des orgies filmées en secret, où elle était “donnée” à d’autres hommes. Parmi les clients réguliers, qu’elle décrivit au cours de sa déposition soigneusement enregistrée et filmée, figuraient des magistrats, l’un des hommes politiques les plus puissants du pays (aujourd’hui décédé) et un important banquier.
Elle donna à la police les noms sous lesquels elle connaissait ces hommes et dépeignit les maisons, appartements et quartiers où elle avait été emmenée avec d’autres enfants pour amuser les invités. Cet “amusement” impliquait également des actes de sadisme, de torture et même des meurtres.
Régina Louf fit aussi une description précise des lieux des crimes, des victimes et de la manière dont elles avaient été tuées. L’un des organisateurs habituels de ces orgies était l’homme qu’elle connaissait sous le nom de “Mich”, Jean-Michel Nihoul, “un homme extrêmement cruel qui abusait des enfants avec beaucoup de sadisme”. Le jeune Dutroux était également présent. “Dutroux apportait de la drogue, de la cocaïne et quelques filles qu’il surveillait.
Nihoul était une sorte de gros fêtard, tandis que Dutroux avait plutôt tendance à rester en marge.” Le témoignage de Régina Louf était d’une importance capitale. Si elle disait la vérité, Dutroux et Nihoul, complices présumés dans les derniers enlèvements d’enfants, s’étaient tous deux également retrouvés sur la même scène criminelle dix ans auparavant.
La police avait commencé à vérifier les dires de Régina Louf lorsque le vent tourna. Le 15 octobre 1996, le juge Connerotte fut dessaisi de l’affaire pour conflit d’intérêts, parce qu’il s’était rendu à un dîner organisé dans le but de collecter des fonds pour les familles des victimes.
En signe de protestation, le 20 octobre, 350 000 personnes marchèrent vers le palais de justice de Bruxelles. La “marche blanche” voulait protester contre la lourdeur du système judiciaire, l’hypocrisie des politiques et exprimer la solidarité envers les parents des victimes des pédophiles.
Connerotte fut remplacé par le juge Jacques Langlois, dont c’était la première instruction. Langlois a passé les cinq dernières années à se mettre en travers du chemin de Michel Bourlet, le procureur du roi chargé de l’affaire. Et, d’après les Russo, aucune nouvelle pièce n’a été versée au dossier Dutroux depuis le départ de Connerotte. Peu après son départ, les enquêteurs qui avaient interrogé Régina Louf et les autres témoins connurent le même sort que Connerotte. Ils venaient de confirmer l’exactitude de certains éléments clés de la déclaration de Régina Louf, et au moins l’un des meurtres qu’elle avait décrits concordait avec une affaire qui n’avait pas été résolue.
Rudi Hoskens, l’un des agents chargé de l’enquête, était convaincu qu’elle avait bien été témoin du meurtre. Régina Louf avait en effet relaté une séance de torture macabre au cours de laquelle était morte une adolescente de 15 ans qu’elle connaissait sous le nom de Christie. Régina Louf affirma que Nihoul et Dutroux étaient présents cette nuit-là et que Nihoul avait participé au meurtre (ce qu’il nie), alors que Dutroux s’était contenté de regarder. Le corps de Christine Van Hees avait été retrouvé en 1984, abandonné dans le sous-sol d’une champignonnière désaffectée dans les environs de Bruxelles.
Les bâtiments eux-mêmes avaient été démolis depuis, mais, en 1996, Régina Louf décrivit avec précision aux policiers la configuration exacte de l’endroit. Lorsque j’ai parlé de ce témoignage à Anne Thily, procureur général de Liège chargée de la supervision de l’affaire, elle a haussé les épaules et s’en est tenue à la position officielle : Régina Louf est une mythomane qui a tout inventé.
Pendant douze longues années, le dossier du meurtre non résolu de Christine Van Hees a pris la poussière dans les armoires du juge Jean-Claude Van Espen. Il y a deux ans, un journaliste belge révéla le lien étroit qui existait entre Van Espen et Nihoul d’une part, entre Van Espen et l’ex-épouse de Nihoul d’autre part. Van Espen avait en effet eu l’occasion de représenter la femme de Nihoul en tant qu’avocat, et sa soeur est la marraine du fils de Nihoul. Pourtant, lorsque Régina Louf accusa le couple de meurtre, le juge Van Espen ne vit aucun conflit d’intérêts ni aucune raison de se retirer de l’affaire ; il ne fut pas non plus dessaisi, il eut en revanche toute latitude pour écarter les policiers qui menaient l’enquête et il ne se retira qu’au début de 1998, quand ses liens avec Nihoul furent exposés au grand jour.
Au printemps 1997, les policiers qui avaient interrogé Régina Louf avaient été renvoyés sans explications et d’autres avaient été chargés de “relire” son témoignage. Les communiqués fournis à la presse disaient que l’ancienne équipe avait été remplacée parce qu’elle avait manipulé la déclaration de Régina Louf. L’équipe a toujours vigoureusement nié cette accusation, qui n’a d’ailleurs jamais été étayée par aucune preuve.
Les médias entrèrent alors en piste. La chaîne de télévision publique, la RTBF, se lança dans une campagne dont le but était de démontrer, notamment dans l’émission "Au nom de la loi", que Dutroux était un “pervers isolé” qui kidnappait des filles pour son propre compte, qu’il n’y avait aucun réseau, que Nihoul était innocent et que Régina Louf mentait. Ses parents âgés furent dépeints comme les victimes tragiques d’une mythomane hystérique. Les responsables de la RTBF détenaient des informations qu’ils se gardèrent bien de révéler au public : les parents de Régina Louf avaient avoué à la police qu’un ami de la famille âgé d’une quarantaine d’années, Tony Van den Bogaert, avait eu une clé de leur domicile et un accès illimité à leur fille de 12 ans.
Ils ne dirent pas non plus aux téléspectateurs que Van den Bogaert lui-même avait reconnu devant la police la nature de ses rapports avec Régina Louf. Pourtant, Van den Bogaert vit aujourd’hui en liberté à la frontière de la Belgique et des Pays-Bas, et ni la presse ni la justice ne pensent à le déranger.
"Au nom de la loi" ne tenta jamais de le retrouver. A la place, des heures et des heures de programmes furent consacrées à détruire le nom de sa victime, Régina Louf. Les médias obtinrent ce qu’ils voulaient : les juges annoncèrent que Régina Louf ne serait pas appelée à la barre pour témoigner contre Dutroux et ses complices. Sa déposition et celles des dix personnes qui s’étaient présentées devant le juge Connerotte furent déclarées sans valeur.
Depuis 1995, vingt témoins liés à l'affaire Dutroux sont morts de manière inexpliquée. 'En Belgique, assure Régina Louf en souriant, si vous êtes un témoin potentiel, vous êtes soit mort, soit fou, comme moi.'
"The Observer", Londres