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Queer zone 2
Marie Hélène Bourcier
 
Le livre commence par la promotion des "cultural studies". L'auteurE regrette que cette approche des sciences humaines ne soit pas reconnue dans les universités françaises. Les arguments restent cependant assez superficiels : sans doute faudrait-il lire la cinquantaine de références bibliographiques en anglais pour vraiment savoir de quoi il retourne.
La 2eme partie a le mérite de démolir "la fiction du sujet républicain français soit-disant non marqué, neutre, universel, mais dont on sait bien qu'il correspond dans les faits au blanc hétérosexuel masculin". M-H B rappelle l'historique des projets du Centre d'Archives et de Documentation Homosexuelle de Paris (CADHP) et de la Cité des Femmes. Le terme médical et désuet "homosexuel", et le simplisme biologique "femme" n'intègrent pas les notions de transgenre. D'autre part les lesbiennes ne se retrouvent ni dans le CADHP gay, ni dans une "cité des femmes" (sans les putes) hétéro.
Dans la 3eme partie, M-H B critique Pierre Bourdieu, alias "Dominator", et propose de queeriser les féminismes. C'est l'occasion de retracer les débats qui ont eu lieu dans le mouvement féministe, entre par exemple l'option matérialiste qui considère les femmes comme une classe opprimée et la théorie queer selon laquelle le genre est une performance, "une parodie sans original" comme l'exprime Judith Butler.
La 4eme partie reparle du film "baise moi", censuré par le Conseil d'état. Dans la 5eme partie, M-H B exlique que la culture butch/fem n'est pas qu'une simplie imitation des couples hétéros. Il s'agit d'une imitation/performance, qui n'est pas conçue entre un modèle hétéro et une copie homo, mais qui constitue une performance de genre au même titre que les genres masculin et féminin hétéronormés, d'où son potentiel critique.
Le rapport à l'identité semble contradictoire, par exemple M-H B propose d'étudier la culture butch/fem en privilégiant les pratiques sexuelles : "il en émergerait une vision moins ontologique et moins identitaire de la butch, de la fem, mais aussi de la lesbienne" (page 229) et à la page suivante l'auteurE parle de "la construction récente d'une culture lesbienne et gaie, forte de ses (re)définitions identitaires, riche de leur mise en circulation et de leur contestation, voire de leur imitation/dépendance par rapport au système hétérocapitaliste". L'explication est donnée à la fin de cette partie : la prolifération d'identités permettrait d'agir contre toute identité dominante (y compris une identité gay normative).
Le livre se termine par l'étude clinique de quelques spécimens de psys lacaniens. La diagnostic est posé : il s'agit du syndrôme de CTLPHF (Contre trans lacanien pré-féministe hétéro-flic). Les problèmes psychologiques de ces personnes semblent provenir du fait que les trans quittent la position d'objects où on les confine dans la scène psy, pour devenir les sujets de leurs propres discours (attitude insupportable pour certains psys).
Dommage que le livre soit parfois assez mal rédigé : M-H B ne se donne pas la peine d'exprimer clairement ses idées et reste assez elliptique, renvoyant simplement à une référence bibliographique, ce qui ne permet pas de comprendre vraiment certains raisonnements (sauf peut-être pour quelques intitiéEs). Sur le fond, on peut se demander pourquoi attacher autant d'importance aux identités. L'identité est plutôt un concept d'extrême droite (cf. le rock identitaire des skins fachos). Pourquoi faudrait-il alors revendiquer des identités queer ? Ne pourrait-on pas plutôt, en rupture avec un universalisme totalitaire, créer simplement des modes de vie plutôt que des identités ?
D'autre part, faut-il vraiment opposer le féminisme matérialiste et la théorie queer ? La critique matérialiste de la situation actuelle est tout à fait légitime. Elle invite, comme le fait la "théorie" queer, à élaborer des techniques de résistance comme la performance.

Dansons la Ravachole !

(roman noir et rouge)

Paco

 

Sur le marché de la poésie de Paris, place Saint-Sulpice,  un jeune homme rencontre un vieux bonhomme qui tente, sans grand succès, de vendre ses poèmes. C’est le début d’une longue amitié, et de discussions passionnées sur des millions de sujets. C’est aussi l’occasion de plonger dans l’histoire de l’anarchisme du XXeme siècle. Le vieux bonhomme, en effet, n’est pas que poète. C’est également un militant anarchiste et un militant homosexuel qui a été de tous les combats du siècle dernier et n’a cessé, jusqu’à sa mort « explosive » à 99 ans, de faire les 400 coups. Ce livre nous conte tout cela, c’est un peu l’anarchisme raconté aux homos : une manière plutôt agréable de s’instruire !

Contact : editionslibertaires@wanadoo.fr

 
Queer zone

Marie-Hélène Bourcier commence ce livre en protestant contre la censure du film « Baise moi » de Virginie Despentes et Coralie Trinh-Thi. Ce film est sorti en France en juin 2000 et a été retiré des salles une semaine après suite à une plainte déposée au conseil d’état par Promouvoir, une association familialiste proche du parti d’extrême droite de Bruno Mégret. M-H Bourcier remet en question l’existence d’une frontière entre cinéma et cinéma porno. Elle mentionne entre autre les œuvres de Bruce La Bruce qui « s’est situé volontairement à la marge de la communauté gay urbaine, par exemple en commençant sa carrière de cinéaste porno à partir de la scène fanzine et de la scène punk plutôt homophobe ». Je fais une parenthèse ici : le rapprochement « punk homophobe » est un peu surprenant quand on sait qu’à l’origine, le mot « punk » est une insulte désignant les jeunes homos passifs dans les prisons, et que la philosophie des punks était assez proche de l’anarchisme (ceci dit, la plupart des concerts punks ont drainé pas mal de poivrots plutôt fermés aux sexualités différentes). La scène punk que fréquentait Bruce La Bruce incluait des fanzines et des groupes « homocore », on dirait aujourd’hui « queers », mot peut-être plus respectable et complètement récupéré par le commerce gay. Son film « Skin Flick » est ensuite analysé de manière détaillée comme une parodie de la construction masculine (avec en particulier une « femmelette » qui essaie de jouer le skin mais qui n’y arrive pas). Puis MHB nous parle du mouvement féministe pro-sexe qui s’est constitué dans les années 80 dans les pays anglo-saxons en réaction notamment au courant féministe anti-porno. Il faut aussi la remercier d’aborder le vaste sujet des films de vampires lesbiens, dont je n’aurais sinon jamais soupçonné l’existence. Mais quand MHB parle du pouvoir, c’est en général assez fataliste, par exemple : « A l’utopie féministe rêvant un monde hors pouvoir, les gouines SM ont proposé une vision réaliste des relations intersubjectives ». Je préfère la phrase de Louise Michel : « Simple, forte, aimant l’art et l’idéal, brave et libre aussi, la femme de demain ne voudra ni dominer ni être dominée ». Dans la dernière partie du livre, Beatriz Preciado introduit la critique queer des identités dans l’histoire récente : « La politique des identités a traversé le mouvement noir, le mouvement féministe et le mouvement de libération gay et lesbien. Elle se situe dans le prolongement des mouvements sociaux américains datant des années 60. A la fin des années 80, des oppositions binaires comme blanc/noir, homme/femme, hétérosexuel/homosexuel qu’elle avait contribué à cristalliser furent critiquées comme naturalisantes et essentialistes à terme. » Une définition des actes de langage constatatifs et performatifs est donnée : « Les constatatifs sont des actes de langage qui décrivent une situation donnée ou un événement et qui peuvent donc être vérifiés dans la réalité et être qualifiés de vrai ou de faux. Par exemple « demain c’est Noël ». Les performatifs sont des actes de langage qui produisent l’événement auxquels ils se réfèrent et qui ne sont ni vrais ni faux, mais réussis ou ratés. L’énoncé « je vous déclare mari et femme » par exemple, s’il est proféré par des personnes autorisées dans le contexte cérémoniel approprié, effectuée dans la réalité la relation qu’il nomme. » Le performatif n’a donc pas qu’un côté théâtral et ludique, mais il est associé à la notion d’autorité : un discours performatif doit « faire autorité » pour réussir. Une des notions clés de la théorie queer est qu’une identité est constituée non par une essence mais par une opération performative, par exemple « c’est une fille » ou « c’est un garçon ». Cette analyse des mécanismes du pouvoir par le langage et la performance pourrait tout à fait s’inscrire dans une perspective anarchiste. Mais ce n’est pas ce que font les universitaires de la théorie queer, qui préfèrent adopter une démarche moins engagée à l’exemple de Michel Foucault. C’est sans doute en partie pour cela que le commerce gay s’est si facilement approprié le « label » queer. Ce n’est cependant pas une raison pour rejeter la « queer theory » : c’est un outil, qui peut être utilisé aussi par les anarchistes. « Là où il y a pouvoir, il y a résistance » écrivait Foucault.

Fear of a queer planet

 Michael Warner a compilé une douzaine de textes de divers auteurs dans ce livre, une contribution à la politique et à la théorie sociale queer. Les textes sont à mon avis d'un intérêt inégal, je donne donc ci-dessous un aperçu des passages que j'ai préférés.

Eve Kosofsky Sedgwick, "Comment faire des enfants gays"

L'auteure de "Epistemology of the closet" nous montre l'attitude de la société américaine face au développement personnel des jeunes gays. L'été 89, le ministère de la santé des états unis a publié un rapport sur le suicide des jeunes (report of the secretary's task force on youth suicide). Ce rapport contenait un chapitre sur les jeunes gays et lesbiennes, qui concluait que le taux de suicide chez cette catégorie est de deux à trois fois supérieur à la moyenne, du fait d'un environnement hostile et homophobe, d'abus physiques ou verbaux, de rejet de la part des familles et des amiEs. Le rapport recommandait de mettre fin aux discriminations sur la base de l'orientation sexuelle chez les jeunes. Mais en octobre 89, le secrétaire d'état à la santé a répudié ce chapitre en disant : "Les idées exprimées dans ce texte ne correspondent en aucune façon à mes opinions ou à la politique du ministère. Je me suis fermement engagé à soutenir les valeurs familiales traditionnelles et à mon avis, le point de vue exprimé dans ce document est contraire à cet objectif".

Dans ces conditions, comment aider les jeunes lesbiennes et gays ? Il est très difficile pour un enseignant de parler de l'homosexualité d'une manière neutre ou informative, sans risquer le licenciement. En ce qui concerne l'aide psychologique aux jeunes en difficulté, il est vrai que l'association psychiatrique américaine a supprimé l'homosexualité de la liste des pathologies en 1973, dans son "Diagnostic and statistical manual". Mais une nouvelle rubrique est apparue en 1980, la rubrique 302.60 : "désordre de l'identité de genre chez l'enfant". En pratique, ce diagnostic s'applique aux garçons qui disent qu'ils préfèreraient ne pas avoir de pénis, ou montrent "un intérêt pour les activités stéréotypes féminines comme le travestissement ou le désir de participer aux jeux et aux activités des petites filles". La suppression de l'homosexualité dans la liste des pathologies a été obtenue de haute lutte grâce aux activistes gays, mais personne ne semble avoir remarqué cette nouvelle rubrique concernant les garçons efféminés. Ce qui est pathologisé est l'inadéquation entre le sexe biologique et l'identité de genre choisie par le sujet dans l'enfance, c'est à dire avant le choix de l'orientation sexuelle. L'auteure dénonce une tendance chez certains psys à inciter les enfants et les adolescents gays à mentir à leurs proches (dire à leurs parents qu'ils sont bisexuels, envisager de se marier et de cacher leur homosexualité à leur femme), et même parfois à l'homophobie (insulter les hommes qui les regardent). Le constructivisme, élaboré dans une approche progressiste de libération face à la fatalité essentialiste, pourrait se retourner contre cette liberté et se transformer en technique de manipulation culturelle au service de la normalité et de l'éradication de l'homosexualité.

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