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Le Ch'an
Robert Linssen
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A la fin du Ve siècle, le moine bouddhiste indien Bodhidharma (480-528 ou 535) vint s'établir en Chine. Il est l'auteur d'une des œuvres les plus remarquables du bouddhisme Ch’an intitulée La Contemplation du mur dans le Mahayana. Ses premières rencontres avec les érudits chinois lui apportèrent une profonde déception. Il tenta de leur exposer ses conceptions en présence de l'empereur Wu, mais il se heurta à une incompréhension complète. Très attristé par ses premiers contacts, il se retira durant huit années au cours desquelles il se consacra à la méditation. Quittant sa solitude il reprit sa campagne en faveur d'une renaissance du bouddhisme qu'il considérait comme une expérience vivante dégagée de l'emprise des textes auxquels il lui semblait que les érudits chinois étaient trop attachés.
Bodhidharma définit alors le bouddhisme Ch’an de la façon suivante : « Une transmission orale en dehors des Écritures. Aucune dépendance à l'égard des mots et des lettres. Une recherche directe vers l'essence de l'être humain. La vision de sa nature réelle et la réalisation de l'éveil parfait. »
A la différence de Tao Cheng et de Seng-Chao qui se référaient fréquemment aux textes taoïstes parallèlement à ceux du bouddhisme, Bodhidharma s'inspirait principalement des textes essentiellement bouddhistes des Prajnapâramitâ Sûtra et surtout au Lankâvatâra Sûtra.
Toute une lignée de patriarches illustres succéda à Bodhidharma. Il convient de citer parmi eux Houei-k'o (486-593) successeur de Bodhidharma et considéré comme le deuxième patriarche. Le maître T'sen T'sang (env. 606) succéda à Houei-k'o comme troisième patriarche. Il est l'auteur d'un poème immortel : le Hsin-Hsin-Ming considéré comme l'un des meilleurs ouvrages exprimant le sens des valeurs du bouddhisme Ch’an.
Notre ancien collaborateur, le savant japonais D. T. Suzuki, en a publié d'excellentes traductions anglaises traduites depuis lors en français. Nous en reproduisons quelques fragments essentiels :
« La parfaite Voie ne connaît nulle difficulté.
Sinon qu'elle se refuse à toute préférence.
Ce n'est qu'une fois libérée de la haine et de l'amour
Qu'elle se révèle pleinement et sans masque...
Une différence d'un dixième de pouce
Et le ciel et la terre se trouvent séparés.
Si vous voulez voir la Parfaite Voie manifestée
Ne concevez aucune pensée, ni pour elle, ni contre elle.
Opposer ce que vous aimez à ce que vous n'aimez pas.
Voilà la maladie de l'esprit.
Lorsque le sens profond de la Voie n'est pas compris
La paix de l'esprit est troublée et rien n'est gagné.
La Voie est parfaite comme le vaste espace.
Rien n'y manque, rien n'y est superflu.
C'est parce que l'on fait un choix
Que sa vérité absolue se trouve perdue.
Ne poursuivez pas les complications extérieures.
Ne vous attardez pas dans le vide intérieur.
Lorsque l'esprit reste serein dans l'unité des choses
Le dualisme s'évanouit de lui-même.
Et quand l'unité des choses n'est pas comprise jusqu'au fond
De deux façons, la perte est supportée...
Phraséologies, jeux de l'intellect...
Plus nous nous y donnons et plus loin, nous nous égarons.
Éloignons-nous donc de la phraséologie et des jeux de l'intellect...
Et il n'est nulle place où nous ne puissions librement passer.
Au moment où nous sommes illuminés en nous-mêmes
Nous dépassons le vide du monde qui s'oppose à nous.
N'essayez pas de chercher la vérité...
Cessez simplement de vous attacher à des opinions.
Ne vous attardez pas dans le dualisme.
Lâchez prise... laissez les choses comme elles peuvent être.
Obéissez à la nature des choses...
Et vous êtes en accord avec la Voie.
Si un œil ne tombe jamais endormi
Tous les rêves cesseront d'eux-mêmes.
Si l'esprit conserve son unité
Les dix mille choses sont d'une seule et même essence.
Lorsque le profond mystère de cette essence est sondé
D'un seul coup nous oublions les complications extérieures.
Nous retournons à l'origine et restons ce que nous sommes.
Oublions le pourquoi des choses
Et nous atteignons un état au-delà de l'analogie.
L'ultime but des choses, là où elles ne peuvent aller plus loin
N'est pas limité par des règles et des mesures.
L'esprit en harmonie avec la Voie est le principe d'identité
Où nous trouvons toutes les actions dans un, état de quiétude.
Rien n'est retenu maintenant.
Il n'est plus rien dont on doive se souvenir.
Tout est vide, lucide et porte en soi un principe d'illumination.
Dans le plus haut royaume de l'essence vraie
Il n'y a ni autre, ni soi. »
Ces lignes, profondément empreintes du climat de la plus haute intégration spirituelle, mettent l'accent sur la perception constante de l'essence unique des êtres et des choses, sur un affranchissement des fausses valeurs inhérentes aux défauts de fonctionnement du mental, sur l'abolition de toute dualité entre l'observateur et l'observé, entre le sujet et les objets. C'est à ce niveau, que se situent les objectifs des maîtres du Ch’an de la Voie abrupte. La seule pratique véritable a toujours consisté et consistera toujours, nous le verrons ailleurs, à nous dégager de l'emprise des mirages résultant d'un vice de fonctionnement de la pensée.
A T'sen T'sang (env. 606) succéda le quatrième patriarche : Tao-Shin (580-651), moins bien connu que son prédécesseur. Le cinquième patriarche Hung-Jen (601-675) succéda à Tao-Shin. Il est considéré par certains comme le père spirituel du célèbre Hui-Neng (638-713). Hui-Neng est un des rares patriarches dont les sermons sont considérés, au même titre que ceux du Bouddha, comme de véritable Sûtra. Les événements peu ordinaires qui contribuèrent à le faire connaître illustrent parfaitement le climat spirituel dont s'inspiraient les maîtres du bouddhisme Ch’an de la Voie abrupte. Nous verrons ultérieurement qu'il existait deux écoles dans le Ch’an.
Dès ses premières rencontres avec Hui-Neng, Hung-Jen, le cinquième patriarche, avait reconnu en lui un homme parfaitement éveillé. En raison de son âge avancé, Hung-Jen pensait aux problèmes de la succession et souhaitait secrètement que celle-ci soit assurée par Hui-Neng. De grandes difficultés restaient à vaincre pour parvenir à la réalisation d'un tel projet, et ce pour diverses raisons compréhensibles. D'abord, Hui-Neng était un complet illettré. Il n'était qu'un simple laïc dépourvu d'érudition. Ensuite, le cinquième patriarche Hung-Jen, qui cherchait un successeur, était le chef d'un grand monastère dans lequel vivaient plus de cinq cents moines, lettrés très instruits. Certains d'entre eux très imbus de leur érudition convoitaient secrètement la succession du cinquième patriarche. Celui-ci, parfaitement conscient des difficultés de la situation, suggéra à Hui-Neng de se présenter au monastère comme simple laïc cherchant du travail afin de trier et broyer le riz destiné aux moines dans les greniers du monastère.
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